BORDEAUX 1994
Un dossier sur l'évolution des 
meilleurs vins du millésime.

 

 

  QUELQUES MOTS


Mise en situation

Vers la fin du mois d'août 1994, les producteurs de Bordeaux s'attendaient à un millésime de la trempe du légendaire 1961. Puis, tout comme en 1993, un mois de septembre désastreux a gâché la fête. 

La saison végétative avait été pratiquement parfaite : un hiver froid et pluvieux, un printemps doux, qui avait permis une bonne floraison, un été sec et ensoleillé. Les raisins avaient atteint une maturité presque optimale quand le mois de septembre commençait à peine. Puis, vers le 9 septembre, la pluie a commencé à tomber et elle n'a pratiquement pas donné de répit jusqu'au mois d'octobre. 

Charles Chevalier, du Château Lafite-Rothschild, se disait très concerné par la quantité et la qualité des tannins après la vinification des '94. "Au début on croyait que les tannins allaient être trop durs, mais les vins ont progressé très positivement et on est très satisfaits des résultats," dit-il. Pour produire un bon vin, les producteurs devaient absolument se montrer très sélectifs. "Il fallait faire les bons choix en '94," dit Philippe Cottin, Directeur de Mouton Rothschild, Clerc Milon et d'Armailhac. "Il fallait savoir quand vendanger, quoi vinifier et quoi assembler."

Il faut croire que les meilleurs châteaux ont tous fait les bons choix car les vins se sont montrés très séduisants dès le début. Nos premières dégustations des vins du Médoc de 1994 nous avaient permis de témoigner de leur complexité, de leur maturité et de leurs proportions très classiques. La seule perplexité était par rapport à leur capacité de vieillir.

Et aujourd'hui...
Aujourd'hui, âgés de près de dix ans, les bordeaux '94 se montrent encore très séduisants et complexes. Leur tenue est très satisfaisante : les meilleurs semblent avoir encore beaucoup de chemin à faire et même les plus accessibles possèdent l'équilibre et la matière pour être conservés encore quelques années.

En compilant les votes de notre panel de dégustation, c'est encore une fois le Latour qui a été le préféré (quatre votes pour le Latour, contre trois pour Cheval Blanc et un pour Pichon lalande.) Je n'ai jamais participé à une dégustation de Bordeaux 1994 dans laquelle le Latour n'était pas le gagnant mais je dois souligner que, cette fois-ci, le Latour m'a semblé moins majestueux que d'habitude. Ça pourrait être une simple variation de bouteille, mais ça pourrait aussi être un signe qu'il est finalement en train de se refermer. J'ai vraiment été très agréablement surpris par le Las Cases : très complet, doté d'une structure imposante et encore étonnamment jeune. Le Cos confirme l'impression qu'il m'avait faite en jeunesse : opulent, puissant, immense! Une très grande réussite. Pichon Lalande et Haut Bailly paraissaient légèrement en retrait face aux autres, mais il est très plausible que ces vins, qui misent plus sur la finesse, soient pénalisés dans ce genre de comparaisons. Je me promets de les goûter individuellement sous peu. Le Cheval Blanc était... absolument magnifique, probablement mon vin préféré de la soirée. Son style était plus médocain que libournais, mais en termes de Bordeaux on n'aurait pu demander plus classique.

Une dernière considération relativement aux prix qu'on demandait pour ces vins à l'époque (voir le tableau ci-bas) : plus j'y pense et plus j'arrive à la conclusion que les Bordeaux 1994 ont été la plus belle aubaine des dernières décennies en matière de vin.

  

 

  LE TABLEAU

Le tableau suivant montre ma notation des vins ainsi que leur prix lors de leur mise en marché.

VINS DÉGUSTÉS

PRIX

MES NOTES

Cheval Blanc 110 $ **** ½
Haut Bailly 37 $ *** ½ @ ****
Cos d'Estournel

59 $

**** ½
Rauzan-Ségla

49 $

****
Pichon Lalande* 67 $ ****
Léoville Las Cases 75 $ **** ½
Latour 110 $ **** ½

* Le Pichon Lalande 1994 n'était pas disponible à la SAQ, le prix se réfère au prix de vente de la LCBO à l'époque.

 

 

 
  LES NOTES DE DÉGUSTATION

 

St. Émilion 1994, Château Cheval Blanc
Rubis, bonne saturation, quelques reflets grenat. Très complexe, fumé et très subtilement viandé au début, il gagne des notes de cèdre et de fruit rouge confit qui donnent leur place à des nuances de prunes et de caramel en suivant leur très longue évolution dans le verre. Très belle bouche, bien cousue, d'excellente concentration, avec des saveurs de réglisse et de tabac. C'est un Cheval Blanc étoffé, très soyeux et racé, encore bien jeune. On pourrait l’apprécier dès maintenant, mais il va vieillir. AM : jusqu'en 2014.
(**** ½ - nov./03 - Fed)

Pessac-Léognan 1994, Château Haut Bailly
Rubis-pourpre, de très bonne saturation. Le nez est très frais et offre des notes florales qui s'entremêlent à des nuances herbacées de gazon frais coupé et de ciboulette. Il gagne des nuances plus réglissées en évoluant dans le verre. La bouche est d'une finesse exemplaire, quel velours! Une vraie ballerine! De corps moyen, doté d'une très belle fraîcheur, avec des saveurs de fruits rouges acidulés et des tannins d'une grande finesse qui lui donnent à peine un peu de mordant. C'est un vin tout en dentelle, qui possède un très bel équilibre et des saveurs de goudron en fin de bouche. Prêt à boire, mais son équilibre devrait lui permettre de se garder encore quelques années. Il se pourrait aussi que ses nuances végétales se transforment en notes plus opportunes de cèdre. AM : jusqu'en 2011.
(*** ½ @ **** - nov./03 - Fed)

St. Éstèphe 1994, Château Cos d'Estournel
Ce vin a toujours été un des mes '94 préférés. En jeunesse c'était un St. Estèphe opulent, avec un boisé luxurieux, d'une grande séduction. Aujourd'hui il a gagné en profondeur et en caractère, avec des notes fumées très marquées et toute la panoplie des nuances de tabac, de cuir, de cèdre et d'herbes qui composent la palette aromatique des grands bordeaux. Il est vraiment très complexe, très typé et très Cos! Il évolue vers des notes de toffee et de chêne caramélisé qui sont très caractéristiques des meilleurs millésimes de ce château. La bouche est intense, cuirée, réglissée, encore un peu exubérante, alcooleuse, avec un brin d'austérité qui est tout à fait pertinente pour un St. Estèphe de ces dimensions. Les tannins sont encore fermes et bien enrobés, lui conférant une très belle présence en bouche. La finale est longue et offre des nuances de torréfaction et de café vert. C'est vraiment une grande belle réussite.
AM : 2007 @ 2014.
(**** ½ - nov./03 - Fed)

Margaux 1994, Château Rauzan Ségla
Rubis, très bonne saturation. Ce Rauzan-Ségla possède un caractère conflictuel, avec des notes austères d'iode et de cuir, qui s'opposent à la finesse sous-jacente du vin, qui prend de l'ampleur en s'oxygénant et offre des nuances de violette, de cassis et d'épices. La bouche est pleine et très veloutée à l'attaque, de belle structure, avec un milieu de palais ferme, marqué par un brin d'astringence et d'amertume, des saveurs de cassis et de cuir. Il a besoin de temps pour s'adoucir, surtout en fin de bouche où il est encore plutôt tendu, avec des saveurs de réglisse de bonne persistance. Belle bouteille, un peu austère pour un Margaux mais complet et très réussi.
AM : 2006 @ 2014.
(**** - nov./03 - Fed)

Pauillac 1994, Château Pichon Lalande
Rubis-pourpre, très bonne saturation. La note de champignon présente au nez est très nette et elle le démasque dans cet volet à l'aveugle (avec Las Cases et Latour), son nez offre aussi des nuances de cèdre et de cuir. L'oxygénation le porte vers des notes plus herbacées, avec de la menthe et un soupçon de pesto. La bouche est de corps moyen, assez souple mais de bonne concentration, vaporeux, légèrement alcooleux, avec des saveurs de réglisse, de cuir, d'herbes et d'épices. Assez complexe, avec une finale intense et vaporeuse, réglissée et persistante. Très proche de sa maturité optimale. AM : jusqu'en 2011.
(**** - nov./03 - Fed)

St. Julien 1994, Château Léoville Las Cases
Rubis-pourpre, très bonne saturation. Beau nez, offrant beaucoup de fraîcheur, des notes de violette, de réglisse et de vanille. Encore très jeune. L'attaque est très ample, veloutée, suivie par une bouche dotée de beaucoup de matière, des tannins encore plutôt fermes et une finale réglissée, épicée de grande classe. C'est un Las Cases très jeune et structuré, plein de réserves, qui a encore besoin de temps pour atteindre son sommet. Très grande réussite!
AM : 2008 @ 2019.
(**** ½ - nov./03 - Fed)

Pauillac 1994, Château Latour
Rubis-pourpre, très bonne saturation. Les notes de cassis et d'épices sont très complexes et de grand raffinement, elles révèlent aussi une très belle maturité du fruit, ainsi que des accents de tabac, cassis, violette et menthol. L'attaque offre beaucoup de cassis, avec des vagues de glycérine, suivies par des tannins encore plutôt fermes et astringents. Intense, avec des saveurs iodées qui s'entremêlent au tabac et à la réglisse en bâton. Très long! Un grand vin, comme toujours, mais un peu moins accessible que dans le passé.
(**** ½ - nov./03 - Fed)

 


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Federico